L’agrivoltaïsme : mariage de raison entre l’énergie et l’agriculture

Etat des lieux : La recherche anarchique de foncier

Dans sa Programmation pluriannuelle de l’énergie, la France prévoit 40% d’électricité d’origine renouvelable d’ici 2030. Pour cela, elle vise 35 à 44 gigawatts (GW) de capacités photovoltaïques installées en 2028, contre 10 GW aujourd’hui. Les besoins de foncier pour atteindre ces objectifs sont au coeur des démarchages anarchiques par les industriels.

Comme le souligne le PDG d’EDF Renouvelables, Bruno Bensasson : « Le solaire en France (…) doit être multiplié par quatre en une dizaine d’années ». Confronté à un enjeu foncier, le secteur « cherche entre 15 000 et 20 000 hectares de terres agricoles parmi les 30 millions d’hectares aujourd’hui dédiés à cette activité ».

Selon un rapport parlementaire paru en juillet 2020, la filière agricole représente 13% de la production d’énergie solaire française. Dans un communiqué du 30 septembre 2020, les Chambres d’agriculture regrettaient que la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) « donne lieu à des démarches anarchiques de porteurs et des développeurs de projets, sans associer suffisamment la profession agricole ». Elles préconisent de privilégier les bâtiments nécessaires aux exploitations agricoles, les friches industrielles ne pouvant être recyclées, ou encore les plans d’eau sans vocation agricole. Elles y indiquent aussi « porter une attention particulière aux retours d’expériences sur les projets d’agrivoltaïsme, qui permettent de coupler la production photovoltaïque à une production agricole principale avec une synergie de fonctionnement démontrable, afin de promouvoir à terme des projets garantissant une protection des cultures et favorisant ainsi une agriculture résiliente ».

Si de nombreux agriculteurs restent prudents, force est de constater que l’agrivoltaïsme prend son envol, comme en témoigne la tenue du 1er congrès mondial de la filière à Perpignan, en août 2020.

Qu’est-ce que l’agrivoltaïsme ?

Comme son nom l’indique, l’agrivoltaïsme est le mariage entre l’agriculture et le photovoltaïque, un mariage qui peut prendre diverses formes :

  • Des serres agricoles photovoltaïques : il s’agit de serres multi-chapelles, intégralement en verre, non chauffées, avec des ouvrants permettant une ventilation adaptée aux cultures agricoles qui protègent les cultures en cas d’aléa climatique.
  • L’agrivoltaïsme peut aussi prendre la forme d’ombrières photovoltaïques dynamiques pour la viticulture, l’arboriculture ou encore le maraîchage. La structure est surélevée en fonction des besoins de la culture et de ses conditions d’exploitation comme le passage d’engins agricoles, et le mouvement des modules est piloté de manière à s’adapter en temps réel aux conditions météorologiques, afin d’optimiser le rendement agricole.
  • Enfin, l’agrivoltaïsme peut se traduire par des installations photovoltaïques sur bâtiments agricoles. La capacité d’adaptation des installations photovoltaïques à tous types de bâtiments et de structures permet une grande variété de projets. Dans le domaine de la pisciculture, par exemple, des ombrières photovoltaïques peuvent être installées pour améliorer les conditions d’élevage.

Nous excluons de cette nomenclature les installations permettant à quelques moutons de brouter sous des panneaux photovoltaïques. Trop d’installations au sol utilisent cet alibi. Amilure ne prend donc pas en compte ce type d’approche dans l’analyse de l’agrivoltaïsme.

Les conditions de développement de l’agrivoltaïsme

Si de multiples réalisations ont donc vu le jour depuis une dizaine d’années pour combiner l’énergie photovoltaïque et l’agriculture, les acteurs souhaitent aujourd’hui mieux définir les conditions du développement de projets qui, sans seulement juxtaposer les composantes agricoles et énergétiques, les combinent réellement.

Au niveau national, une charte a été signée par la FNSEA, les Chambres d’agriculture et EDF Renouvelables pour développer et mieux encadrer les projets photovoltaïques au sol sur terres agricoles.  Cette charte permettra d’encourager les complémentarités entre agriculture et solaire photovoltaïque en France. Elle fera l’objet d’un suivi annuel et les premiers projets à développer verront le jour à l’horizon 2022.

La charte prône « la réversibilité totale de l’installation, avec utilisation d’ancrages sans béton ou l’engagement de l’opérateur de les enlever en fin d’exploitation », ainsi que la remise en état des terrains. « On a vu dans quelques endroits se développer de très gros projets, très consommateurs de terres agricoles », a déploré le président des Chambres d’agriculture Sébastien Windsor, qui insiste pour que les panneaux solaires soient prioritairement installés sur les toits des bâtiments agricoles.

Mais préserver le foncier « ne veut pas dire bloquer tous les projets » ayant une emprise au sol, a-t-il poursuivi. Il cite en exemples les technologies permettant de concilier production d’énergie et alimentaire, à l’instar de « l’agrivoltaïsme », panneaux permettant de protéger les cultures du soleil, des excès d’eau, de servir de support à des filets anti-grêle ou de faire de l’ombre aux poules élevées en plein air.

Selon la FNSEA « cette charte constitue une réelle avancée : elle permet de structurer le développement du photovoltaïsme en France, tout en protégrant les terres agricoles et leur fonction productrice. Nous souhaitons que l’agrivoltaïsme tel que nous l’entendons mette fin aux conflits d’usage en rendant compatible le travail agricole et la production d’électricité durable. Nous serons très attentifs à ce que cette diversification des revenus des agriculteurs n’empiète pas sur la production alimentaire. Cette charte est une nouvelle démonstration du rôle majeur que jouent les agriculteurs dans la lutte contre le changement climatique, en faisant d’eux des climacteurs. »

Les risques de dérive

L’existence d’une charte n’est pas une garantie. Comme le dit le proverbe, « La charte de l’Ancien réside dans l’amnésie du cerveau des personnes ».

La Commission de régulation de l’énergie (CRE) a annoncé en décembre 2020 les résultats de son troisième appel d’offres « solaire photovoltaïque innovant ». 31 projets lauréats sont des dispositifs agrivoltaïques, dont 72%, correspondant à 22 projets utilisant la technologie de Sun’Agri.

Dans un communiqué commun Sun’Agri (fournisseur de solutions d’agrivoltaïsme) et RGreen Invest (société de gestion spécialiste des infrastructures énergétiques vertes) appellent l’ensemble des acteurs, publics comme privés, soucieux de l’adaptation de l’agriculture aux changements climatiques à rejoindre « Cultivons Demain ! » pour proposer des solutions technologiques nouvelles.

L’ambition : équiper 300 exploitations en France en solutions innovantes permettant l’amélioration des rendements agricoles, sur 1 500 à 2 000 hectares… soit une moyenne de presque 7 ha par projet !

La surveillance reste donc de mise.

L’agrivoltaïsme chez nous

Plus près de chez nous, les élus de la Chambre d’agriculture des Alpes de Haute Provence ont voté à l’unanimité une motion relative au développement des parcs photovoltaïques au sol et de l’agrivoltaïsme. (cf. L’Espace Alpin du 19 mars 2021). Ce texte affirme « la nécessité de veiller à la préservation des terres agricoles et du potentiel de production départemental et de refuser les projets photovoltaïques au sol sur tout espace à vocation agricole ou susceptible de l’être, notamment des projets photovoltaïques sur des terres mécanisables pour l’agriculture, irrigable, ou ayant bénéficié de subventions agricoles ou foncières ». Au travers de cette motion, les élus bas-alpins formulent plusieurs demandes notamment :

  • Que la priorité soit donnée aux projets non-consommateurs de foncier
  • Que la Commission de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) propose une auto-saisine de la commission pour tout projet engagé dans le département sur des espaces à vocation agricole ou naturelle et puisse mettre un avis
  • Que les documents d’urbanisme intercommunaux identifient les terrains favorables à ces installations au sol en étudiant leur impact en lien direct avec la Chambre d’agriculture
  • Que la réalisation d’une étude Eviter-Réduire-Compenser (ERC) agricole soit obligatoire
  • Que les respect des obligations pris par les opérateurs au titre des compensations agricoles bénéficient d’un suivi
  • Que les agriculteurs dont les bâtiments pourraient être équipés puissent bénéficier d’un soutien financier pour les frais de raccordement parfois élevés.

En ce qui a trait spécifiquement à l’agrivoltaïsme, la chambre demande que les projets présentés soient limités a des projets expérimentaux sur une surface inférieure à 1 hectare.

Il est satisfaisant de constater que, toujours selon L’Espace Alpin (référence citée), la préfète a confié une lettre de mission à la sous-préfète de Forcalquier pour « ne pas aller au casse-pipe » et avoir un développement raisonné alors que le département est déjà saturé.

Dans la même ligne de pensée, le syndicat du PNR du Luberon définit sa position vis à vis l’agrivoltaïsme comme suit :

Les projets agrivoltaïques manquent encore de recul et les premiers retours d’expérience montrent qu’il s’agit de projets complexes à monter et à piloter. Il s’agit d’un secteur en pleine évolution technologique et l’implantation d’une serre agricole photovoltaïque par exemple, nécessite un accompagnement attentif. En effet ce type de projet impacte la conduite de la culture (rendement..) ainsi que le système d’exploitation dans son ensemble (main d’œuvre, orientation des productions…). Dans certains cas, les projets agrivoltaïques peuvent également être une solution nouvelle face aux défis agricoles du changement climatique.

Les référentiels techniques sont en cours de constitution par des organismes tels que l’INRA ou IRSTEA et permettront d’éclairer la position future du Parc sur ces projets.

Le caractère agricole du projet doit dans tous les cas prédominer, et un certain nombre de précautions doivent être prises pour éviter les projets alibis et pour que les agriculteurs qui s’engagent dans un projet de ce type puissent tirer profit de l’installation sur le plan de la production agricole. L’équipement installé devra ainsi démontrer l’existence d’une réelle valeur ajoutée au regard de la production agricole. Des garanties devront être apportées en ce sens par les agriculteurs et porteurs de projet.

La position d’Amilure

Notre position sur le développement des centrales photovoltaïques sur notre territoire d’influence est disponible sur cette page.

Quant à notre position sur l’agrivoltaïsme, les réserves de la Chambre de l’agriculture du département nous paraissent judicieuses et, jusqu’à nouvel ordre, nous en adoptons la doctrine. En synthèse, reconnaissant l’importance de gagner des expériences réelles sur le terrain, et tenant compte du bénéfice potentiel de l’agrivoltaïsme pour la pérennité de certaines cultures dans la région, nous soutenons des projets expérimentaux sur des surfaces de 1 hectare et moins, ayant par ailleurs obtenu l’aval la Chambre.

Quant aux installations sur des ouvrages existants (hangars, serres, etc.), dans la mesure où les dimensions originales ne sont pas modifiées, nous appuyons l’engagement des propriétaires dans la transition énergétique. Dans le cas de nouveaux ouvrages, Amilure restera vigilante : ces structures doivent avant tout avoir une visée agricole et notre attente est que le premier facteur déclenchant et dimensionnant de toute installation reste la production agricole.

Attention au mitage des paysages avec de nouveaux hangars qui ne seraient que des prétextes à générer des revenus pour les opérateurs.

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