Amilure – Les Amis de la Montagne de Lure

Les Amis de la Montagne de Lure

Réflexions sur la légitimité de notre combat

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Il est parfois salutaire de penser contre soi-même. Livrons nous à cet exercice. Face à l’exigence d’une urgence climatique, peut-on encore combattre les projets d’énergies renouvelables en espaces naturels ?

Ne pas nier l’évidence

Il serait malhonnête de nier l’évidence : le dérèglement climatique impose une sortie urgente des énergies fossiles. A l’échelle mondiale, les émissions de CO₂ issues des combustibles fossiles ont atteint un record de 38,1 milliards de tonnes en 2025 (voir le rapport du Global Carbon Project), en hausse de 1,1 % par rapport à 2024. En Europe, la dépendance aux énergies fossiles reste très élevée. En 2023, 68,7 % de la consommation totale d’énergie provenait des énergies fossiles, selon le cumul des données Eurostat pour le pétrole et ses dérivés (37,7 %), le gaz naturel (20,4 %) et les combustibles solides, comme le charbon (10,6 %).

Il est parfois utile de penser contre soi-même pour aiguiser ses arguments. Dans notre cas, penser contre soi-même consiste à admettre que les projets d’énergie renouvelable que nous combattons peuvent contribuer à réduire la production d’électricité carbonée.

Une question se pose  alors : quel sens y a-t-il à bloquer des projets d’énergies renouvelables alors que le réchauffement climatique actuel nous impose une transition vers un mix énergétique bas carbone ?

Europe, France, où regarder ?

Cette interrogation sur la légitimité de notre combat ne peut être abordée à l’échelle de notre territoire, ni même à celle du cadre national, car le système électrique français est pleinement intégré au système européen. Chaque pays produit selon son propre mix, et les échanges transfrontaliers ajustent en permanence l’offre et la demande. Toute réflexion sérieuse sur la légitimité de notre combat doit donc s’inscrire à cette échelle.

Avec un mix électrique décarboné à près de 95 % en 2025 (source RTE), la France est un leader de la décarbonation de l’énergie électrique en Europe. Pour s’en rendre compte, il nous suffit de comparer la quantité d’équivalent CO₂ induite par la production d’un kilowattheure d’électricité, en France et chez nos voisins européens. Ces données sont représentées sur la figure ci-dessous.

Carte de l’intensité carbone des productions électriques des pays européens. Les pays en vert – essentiellement la France et les pays du Nord – produisent l’électricité la plus fortement décarbonée. Les couleurs sombres (notamment la Pologne en marron foncé) correspondent aux pays dont l’électricité est la plus carbonée. Les valeurs correspondent aux données du 14 janvier 2026 obtenues sur le site interactif Electricity maps.  

Grâce à un mix énergétique combinant énergie nucléaire et hydroélectricité, la France a émis 21,7 grammes d’équivalent CO₂ en 2024, pour chaque kilowattheure produit (données RTE), alors que la moyenne des Etats membres de l’Union européenne s’est établie à 334 grammes sur la même année (Bilan électrique Europe de la RTE).

A l’inverse, de nombreux pays européens restent fortement dépendants du charbon. La Pologne, par exemple, affiche encore en 2025 une part du charbon comprise entre 52 et 56 % dans son mix électrique, avec une intensité carbone avoisinant 600 à 660 grammes d’équivalent CO₂ au kilowattheure.

Ainsi, chaque kilowattheure d’électricité produit en Pologne émet près de 30 fois plus d’équivalent CO₂ qu’un kilowattheure produit en France. L’Estonie, la Bulgarie, la République tchèque ou Chypre ne sont pas en reste, car ces pays dépassent régulièrement les 400 à 600 grammes d’équivalent CO₂ au kilowattheure. Les autres pays, comme l’Allemagne, affichent également des performances bien inférieures à celle de la France.

Une question de bon sens

Les données de décarbonation des différents pays européens appellent une question de bon sens : quelle cohérence y a-t-il à détruire des hectares de forêts ou de zones naturelles en France pour grappiller quelques grammes résiduels de CO₂, alors que les centrales à gaz ou à charbon tournent à plein régime au-delà de nos frontières ?

Dans une vision européenne cohérente et solidaire, chaque euro investi et chaque hectare mobilisé devraient l’être là où le bénéfice climatique est maximal. Une stratégie rationnelle consisterait à orienter prioritairement les investissements vers les pays encore massivement carbonés. Dans ces territoires, un parc solaire ou éolien ne s’ajoute pas à un mix déjà propre. Il remplace directement une centrale à charbon et supprime des volumes considérables d’émissions de CO₂ par kilowattheure produit.

Ce raisonnement vaut d’ailleurs au-delà de l’Europe, comme le montre la carte mondiale ci-dessous.

Mappemonde de l’intensité carbone des productions électriques au 14 janvier 2026. Données issues du site Electricity maps.

En réalité, la France pourrait contribuer de manière significative à la décarbonation de l’Europe en mettant à disposition des pays carbonés son expertise, ses financements et ses capacités industrielles, plutôt que de se concentrer sur une décarbonation marginale d’un mix énergétique déjà très performant.

Mais ce n’est malheureusement pas la voie que nous avons choisie.

Sous l’effet de contraintes européennes et de choix nationaux assumés, la France s’est engagée depuis plus de dix ans dans une course effrénée au gigawatt produit sur le territoire national (voir notre article Photovoltaïque : enjeux et controverses). Notre production (544 térawattheures en 2025) dépasse de très loin notre consommation (449 térawattheures), et nous exportons nos surplus d’électricité vers les pays voisins (chiffres RTE). Pour justifier ses excédents d’électricité, RTE se targue de participer par ses exportations à la transition écologique européenne. Cet argument est fragile, car une exportation ponctuelle de nos surplus ne peut dispenser les pays voisins d’une refonte structurelle de leur propre modèle de production.

La troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) qui vient d’être publiée affiche des objectifs de développement du photovoltaïque qui peuvent apparaître en léger retrait par rapport aux projections de la PPE2, mais le document confirme néanmoins l’installation de 1 GW de photovoltaïque par an sur de grands parcs au sol jusqu’en 2028, suivie d’une accélération non encore quantifiée jusqu’en 2035. La menace demeure donc bien réelle en montagne de Lure, car les grands parcs au sol se construisent le plus souvent au détriment des espaces naturels et agricoles, transformant des écosystèmes vivants en zones industrielles dédiées à la production d’électricité.

Sur la légitimité de notre combat

Ainsi, l’exercice consistant à penser contre soi-même nous conduit à une conclusion claire. Le combat porté par Amilure ne relève ni d’un rejet du progrès ni d’une démarche égoïste de protection des richesses locales. Il naît d’une exigence de cohérence globale des politiques climatiques.

Au niveau national, cette cohérence suppose de concentrer les efforts sur des surfaces déjà anthropisées — toitures, friches, zones industrielles — plutôt que sur des milieux naturels ou agricoles. Les zones anthropisées semblent en effet suffisantes pour soutenir la décarbonation de l’énergie utilisée dans des secteurs, comme les transports, les bâtiments ou l’agriculture, qui restent fortement dépendants des produits fossiles (voir l’avis de la Commission européenne sur l’utilisation de ces espaces).

Cette cohérence suppose également de rééquilibrer les politiques publiques en intégrant pleinement les leviers de sobriété et d’efficacité énergétique, aujourd’hui insuffisamment mobilisés (voir notre article Solaire et éolien : quel intérêt public ?).

A l’échelle européenne, cette cohérence implique enfin de prioriser les investissements là où leur impact climatique est maximal, notamment dans les pays les plus dépendants du charbon et des autres énergies fossiles.

Donc oui, notre combat est bien un combat légitime. Défendre les paysages, les écosystèmes, ce n’est pas ralentir la transition, c’est refuser qu’elle devienne absurde et contre-productive.

Nota bene : Le lecteur de ce texte peut nous reprocher d’être pronucléaires, mais ce n’est pas le cas. Le nucléaire est un choix historique qui nous permet aujourd’hui d’afficher d’excellents résultats en matière de production de CO₂, comparativement à d’autres pays, comme l’Allemagne, qui recourent plus massivement aux énergies fossiles.  Nous ne nions en rien la question des déchets radioactifs issus des centrales nucléaires, mais estimons que la production électrique actuelle en France, excédentaire et largement décarbonée, est incompatible avec un développement industriel des énergies renouvelables qui se ferait au détriment des forêts et d’autres puits de carbone.

Illustration @pixabay (après modifications)

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